Cessez-le-feu fragile entre les États-Unis et l’Iran : un premier bilan
Laurent Mazaury, Député des Yvelines, membre de la Commission des affaires étrangères à l’Assemblée nationale et Conseiller municipal d’Élancourt (78)
Quarante jours de guerre, puis le silence. Non pas celui de la victoire, mais celui, plus ambigu, d’un épuisement mutuel. Le cessez-le-feu intervenu entre Washington et Téhéran ressemble moins à une conclusion qu’à une pause imposée par les circonstances.
Avant d’en tirer les leçons, il faut d’abord regarder en face ce que ce conflit a réellement produit.
Ni vainqueur, ni vaincu, à proprement parler. Les États-Unis ont démontré l’étendue de leur puissance de feu, mais dans une guerre asymétrique, la démonstration de force ne suffit pas à définir la victoire. Un drone traversant les défenses américaines pèse médiatiquement autant qu’une pluie de missiles sur les infrastructures des Gardiens de la Révolution. Pire, avec le blocage maritime mal géré et la hausse du cours du pétrole, c’est Donald Trump lui-même qui donne l’impression de céder sous la pression des marchés.
L’Iran, de son côté, sort transformé mais pas triomphant. Le régime s’est radicalisé, les Gardiens de la Révolution ont consolidé leur emprise, balayant ce qui restait de voix favorables à la négociation ou éliminées par les frappes américaines. Le coût humain et matériel de ces quarante jours reste à mesurer, et il sera lourd. Deux certitudes s’imposent néanmoins. Téhéran a franchi un seuil en verrouillant le détroit d’Ormuz. Ce n’est plus une menace brandie depuis des décennies, c’est un droit de passage désormais exercé. Le monde maritime et commercial en est structurellement changé, et les pays du Golfe comme les opinions publiques occidentales en sont les premiers otages. L’autre certitude, contre-intuitive mais implacable, est que la maîtrise du nucléaire est désormais la seule assurance de survie du régime à long terme. Ce cessez-le-feu ne règle rien sur ce point fondamental, il ne fait que le déplacer.
Les vrais gagnants ne sont pas là où on les attendait. Israël en sort avec une domination régionale renforcée, s’imposant de fait comme la puissance structurante d’un Moyen-Orient recomposé. La Chine, étonnamment silencieuse tout au long des hostilités, a maintenu ses liens stratégiques avec Téhéran sans s’exposer, et ses analyses sur les limites de la puissance américaine valent désormais bien plus que ses pertes économiques conjoncturelles. Quant à la Russie, elle a retrouvé une bouffée d’oxygène. En soutenant les frappes iraniennes dans les derniers jours du conflit sans s’attirer les foudres de Washington, Moscou en a profité pour relancer massivement ses exportations d’énergie, desserrant l’étau des sanctions occidentales.
Les perdants, eux, sont sans ambiguïté. La société civile iranienne, après des années d’oppression et des dizaines de milliers de morts en janvier, se retrouve face à un régime encore plus fermé, ragaillardi par sa résistance face à son ennemi historique, sans perspective d’ouverture. Les pays du Golfe ont révélé, par leur passivité, une fragilité profonde. La présence militaire américaine sur leur sol, censée garantir leur protection face à la menace iranienne, est désormais perçue comme une cible autant que comme un bouclier. C’est un basculement stratégique considérable. Les Européens, spectateurs sans prise, mesurent une fois de plus le coût de leur absence stratégique.
Ce bilan ne peut être que provisoire, mais il est pour l’heure accablant. Quarante mille morts iraniens en janvier et février, un régime passé des mains des mollahs à celles des Gardiens de la Révolution, l’enrichissement de l’uranium qui pourrait reprendre, le programme balistique continuer sans entrave et le détroit d’Ormuz sous contrôle iranien, érigé, désormais, en instrument de pression sur le commerce mondial. Et demain, le détroit de Malacca, principale route d’approvisionnement en hydrocarbures de la Chine et du Japon ?
Sans compter que les États du Golfe, nos principaux alliés, en ressortent fragilisés.
La volatilité des trois belligérants, les inconnues du dossier nucléaire iranien et la recomposition accélérée des équilibres mondiaux garantissent que ce cessez-le-feu n’est pas une fin. C’est, au mieux, un répit. Pour ce bilan encore provisoire, l’intervention américano-israélienne ressemble à ce qu’on n’ose pas encore tout à fait nommer : un fiasco stratégique.