Génocide arménien, la mémoire et les actes

Arthur Khandjian, Maire adjoint d’Issy-les-Moulineaux

 

Le 24 avril nous invite à nous souvenir. Mais se souvenir ne suffit plus.

 

Il y a cent onze ans, le peuple arménien subissait l’un des premiers génocides du XXᵉ siècle. 1,5 million de victimes, des hommes, des femmes et des enfants furent exterminés, déportés, effacés.

Nous commémorons. Nous nous recueillons. Et pourtant, à l’heure où j’écris ces mots, l’Arménie est en train d’être étouffée, méthodiquement, silencieusement.

 

Ce serait tomber dans un piège que de croire que la menace appartient au passé. La région du Haut-Karabagh a été purgée de sa population arménienne en septembre 2023. Ses habitants ont tout perdu, leurs maisons, leurs églises, leurs racines. Ses prisonniers croupissent encore dans les geôles de Bakou, oubliés des grandes capitales. Ce n’est pas de l’histoire ancienne, c’est l’actualité.

 

L’Arménie d’aujourd’hui est prise dans une tenaille turco-azerbaïdjanaise dont les mâchoires ne relâchent pas leur pression. On l’étouffe économiquement, on l’encercle politiquement, on efface ses traces culturelles et ethniques. La stratégie est rodée. Avancer par petits émiettements de territoire, multiplier les gestes de fausse bienveillance, agiter l’étendard d’un « bon voisinage » qui dissimule une haine anti-arménienne intacte. Une Sublime Porte modernisée, portée par une vision néo-ottomane que l’Azerbaïdjan suit pas à pas, et que certaines chancelleries occidentales, administration de Donald Trump en tête, semblent aujourd’hui cautionner avec une bienveillance troublante.

 

Le peuple arménien n’a jamais refusé la paix. C’est même l’un des traits les plus constants de son histoire que cette capacité à tendre la main malgré tout. Mais la paix véritable suppose la reconnaissance, la réparation et le respect. Elle ne peut pas se construire sur l’effacement de celui qui a déjà tout payé et tout donné. Quand un peuple a subi ce que les Arméniens ont subi, c’est à ses bourreaux de faire un pas, pas à ses victimes de disparaître un peu plus.

 

L’Arménie n’a ni les finances, ni les hommes, ni la profondeur stratégique pour tenir seule face aux puissances qui l’encerclent. Elle n’attend pas notre pitié, elle mérite notre vigilance.

 

Commémorer le génocide arménien sans regarder ce qui se joue aujourd’hui, c’est rendre hommage aux victimes d’hier en trahissant les vivants. L’effacement ne s’annonce pas toujours par des coups de canon. Il progresse aussi par l’indifférence de ceux qui pourraient parler et qui se taisent.

 

Le 24 avril, souvenons-nous, mais gardons les yeux ouverts.