La roulette américaine : entre le cœur et la raison

Nathalie Goulet, Sénateur de l’Orne

 

Nous vivons un tournant de l’ère des relations internationales telles qu’elles ont été construites, pour passer à l’ère de l’unilatéralisme des guerres punitives, et pour tout dire, à la loi du plus fort.

 

D’emblée, il faut rappeler que les États-Unis sont sortis unilatéralement de l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA) le 8 mai 2018, annihilant ipso facto toute option d’une amélioration de la situation économique et sécuritaire.

 

On peut penser ce que l’on veut de la volonté de l’Iran de se doter d’une arme nucléaire : cet accord le contraignait.

 

Mais pour son malheur, l’Iran (le pays) est frappé pour toujours d’une présomption irréfragable de mauvaise foi de son régime sanguinaire, alors à quoi bon négocier… dénonçons les accords et frappons !

 

Le déclenchement de la guerre par les Américains et les Israéliens a donc provoqué, sans surprise, un chaos régional sans que l’on soit en mesure d’en évaluer les conséquences exactes. D’ailleurs, dans cette période si troublée où l’anormal semble devenir la règle, où la communauté internationale, privée de voix et de moyens, est absolument incapable de faire respecter un ordre mondial, un droit international que certains cherchent à faire survivre dans un mouvement désespéré d’acharnement thérapeutique, bien malin sera celui qui pourra dire comment toute cette aventure se terminera.

 

Oui, notre cœur va au soutien de la jeunesse iranienne assassinée, comme celle du 7 octobre, armée par les mêmes bras et la même haine. Et oui, l’horreur du régime des mollahs nous fait applaudir à leur bombardement et à leur élimination, comme certains ont pu se féliciter des prouesses techniques des bipeurs ayant dévasté les rangs du Hezbollah. Face au cri du cœur, notre raison nous rappelle qu’ils restent des assassinats extrajudiciaires illégaux.

 

Je ne pensais pas que les États-Unis interviendraient ; je pensais que leur bras serait retenu par leurs alliés des pays du Golfe, qui sont aux premières loges des représailles, à portée de drone. Et bien, manifestement, je me suis trompée, et je ne suis pas la seule : les États-Unis épaulent les Israéliens ou l’inverse, dans cette guerre.

 

Dans un Moyen-Orient si prompt à s’enflammer, il est plus dangereux que nulle part ailleurs de jouer avec le feu, et c’est bien ce que font Américains et Israéliens.

 

Et maintenant, que faire, sinon restez figés devant nos chaînes d’informations en continu comme devant un jeu vidéo ? Incrédule et fasciné par la chute du mythe d’une zone géographique richissime, indemne de criminalité, résistant par la force de sa puissance financière et policière aux outrages du monde et à sa dangerosité. Comme il est difficile d’avoir des certitudes dans une zone géographique qui a vu naître le jeu d’échecs et les philosophies orientales les plus sophistiquées.

 

Comment passer sous silence les liens économiques très forts entre Dubaï et l’Iran, qui en quelque sorte, bombarde ses banquiers et ses alliés du Qatar ? Comment comprendre que l’Arabie Saoudite ait ouvert son espace aérien à des opérations qui mettent en grave danger la région et contredisent dans les faits les propos tenus ?

 

Comment tenter une lecture rationnelle d’une situation qui a cessé de l’être depuis longtemps ? Comment accepter la loi du plus fort au mépris de la règle ancienne et fondatrice du respect de la souveraineté des États et du multilatéralisme, quels que soient leurs régimes ? Le monde d’après 1945, et l’évolution de la Société des Nations vers les Nations Unies devaient faire reculer la loi du Talion et celle du plus fort.

 

Comment accepter aussi que les États-Unis menacent un pays ami européen, en l’espèce l’Espagne, qui refuse d’ouvrir son espace aérien et ses bases aux avions américains ?

 

Dans cette période, tout manichéisme serait suicidaire.

 

Le président Trump et ses alliés s’engagent dans une partie de roulette russe extrêmement risquée, qui pourrait plonger la région et le monde entier dans une guerre du 21e siècle, utilisant des cyberattaques et l’intelligence artificielle.

 

Si notre cœur bat fort pour la libération de l’Iran du joug des mollahs, et pour la survie de l’État d’Israël, notre raison a le droit et le devoir de s’interroger sur la méthode employée, s’interroger sur les objectifs poursuivis et surtout espérer un retour à la paix. Et peut-être ce conflit serait-il alors le premier acte d’une refondation des organisations internationales moribondes.